Leurre

 

Les suites de l’opération du cancer du pancréas

 

instruments chirurgicaux

 

Après une intervention chirurgicale du pancréas et des scanners satisfaisants, l’hôpital Beffroi m’a transférée dans un centre médicalisé à vocation philanthropique où sont envoyés les patients dont l’état n’est plus critique mais nécessite des soins vigilants.
C’était mon cas. Je me portais plutôt bien pour une sexagénaire qui  avait été atteinte d’un cancer. J’étais débarrassée des tuyaux, drains, électrodes, sonde, masque à oxygène, déambulateur, etc., mais les deux incisions qui balafrent mon abdomen ne sont pas cicatrisées.

Mon lieu de convalescence, que j’appellerai Safeau, présente tous les avantages souhaitables. Il est situé à environ un kilomètre de Beffroi. Contrairement à la plupart des maisons de repos, il est bien desservi par le métro et le bus.
Au bout d’un jardin planté de marronniers, le bâtiment principal, blanc, moderne et sobre, accueille les visiteurs avec des rosiers jaunes plantés de part et d’autre de la porte d’entrée.
À l’intérieur, tout est conçu pour des séjours relativement longs. Pour pallier le désœuvrement, deux vastes terrasses, une zone de loisirs avec une mini bibliothèque, quelques ordinateurs et des distributeurs de boissons. Pour soutenir  le moral, un salon de coiffure et de massage, des séances d’ergothérapie et des projections de film. Pour maintenir le contact avec le monde extérieur, des permissions de sortie si l’état du « résident » le justifie.
Le plus important à mes yeux, c’était la liaison permanente assurée entre Safeau et Beffroi. J’étais donc pleinement confiante, puisqu’en cas de nécessité, le service où j’avais été opérée serait alerté et interviendrait sans délai.

roses jaunes buisson

L’ambulance m’a déposée à Safeau par une matinée ensoleillée de juin. Une douce brise faisait bruisser le feuillage et apportait des effluves de lilas à mes récepteurs olfactifs. Quel plaisir divin, après tant de jours et tant de nuits confinée entre les quatre murs de l’hôpital ! J’étais gonflée à bloc, heureuse de me savoir sur la voie de la guérison, avec autour de moi des professionnels aguerris dont la mission était de veiller sur moi et de rendre mon épreuve aussi confortable que possible.

J’ai subi une première déception quand on m’a installée dans mon nouveau lieu de vie, une chambre plutôt petite à partager avec un autre malade. Nos espaces personnels étaient séparés par un paravent en toile qui ne séparait rien. Je déteste la promiscuité.
J’ai pourtant fait contre mauvaise fortune bon cœur en me répétant que Safeau était un transit déplaisant mais qui garantissait l’accès aux services médicaux sophistiqués exigés par ma santé. En effet, au cours de l’opération, le chirurgien avait aussi procédé à l’ablation de la rate. J’avais perdu dix kilos, et même si j’étais redevenue autonome, j’avais encore besoin d’assistance. J’ai vite déchanté.

On me donnait mes médicaments à heure fixe. On me faisait parfois des analyses de sang. On changeait les draps de mon lit. On me servait des repas sans saveur. Des médecins passaient en coup de vent en lançant un sonore « Ça va ? ». C’était à peu près tout. Pour le reste, j’étais livrée à moi-même. J’avais l’impression intolérable d’être dans un hôtel de dernière catégorie, sans véritable expertise médicale.

Ce morne environnement n’a pas tardé à saper le moral d’acier et l’appétit d’ogre que j’avais en franchissant le seuil de ce qui devait constituer le havre de ma résurrection. Au lieu de me rétablir, je végétais et perdais ma joie de vivre tant mon absurde réclusion était insupportable. Grâce à l’affection de mes proches, j’ai tenu le coup un bon mois. Il n’y a eu aucune amélioration. Je dépérissais. J’ai fini par me sentir en danger, car la dépression avait pointé son vilain museau grimaçant.

J’ai refusé de moisir sur pied, et j’ai résolu de m’organiser pour rentrer chez moi. Jusqu’à ce que j’aie récupéré mes forces, il me fallait trouver quelqu’un pour prendre soin de moi. Un mouton à cinq pattes digne de confiance, bien élevé, de préférence cultivé, dévoué mais réservé.

croix rouge

Parmi les personnes qui me rendaient visite avec assiduité, il y avait Keith, un homme qui s’était montré extrêmement serviable depuis mon hospitalisation. Il est un peu plus jeune que moi, intelligent, attentionné, perspicace, discret et débrouillard. Mais il n’est pas athlétique et ne supporte pas la vue du sang. Il serait incapable de me porter en cas d’évanouissement, ou de changer mes pansements ou de faire une piqûre. Qu’importe. Les infirmiers sont là pour ça. Sur les autres plans, Keith correspond assez bien à ce que je recherche.

Je prenais un risque, bien sûr, car je ne connaissais pas la vraie couleur de son âme. J’ai choisi néanmoins de me fier à mon instinct. Quand je lui ai demandé s’il accepterait de m’épauler si je quittais ma prison, il a répondu oui sans hésitation. J’ai alors averti les gens de Safeau que j’avais décidé de m’en aller au plus tôt.

 

La vocation philanthropique que Safeau revendique est en réalité de la poudre aux yeux destinée à masquer la volonté de gagner le plus d’argent possible, un argent versé par la Sécurité sociale, grâce à des malades envoyés par un hôpital de l’Assistance publique. J’ai acquis la triste et effrayante conviction que notre santé est une affaire commerciale juteuse, financée par les deniers publics, qui profite à des intérêts privés.

la cupidité selon Quentin Metsys

La plupart des établissements qui prétendent vous aider à vous refaire une santé se ressemblent plus ou moins. Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, je ne m’étendrai pas davantage sur les négligences répétées dont j’ai été la victime, ni sur le laxisme qui aurait pu provoquer une issue désastreuse. Je me contenterai de vous alerter.
Si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous étiez contraint de passer par une maison de repos, tâchez de vous procurer un maximum d’informations sur son mode de fonctionnement réel. Ne prenez pas ce qu’on vous dit pour argent comptant – pardon, mais ce jeu de mots était trop tentant. Vous ne devez négliger aucune précaution pour éviter de tomber dans le piège de ce qui n’est qu’une formidable vache à lait.