Semaine 1

 

Retour au bercail.

Qu’on est bien chez soi !
J’ai du mal à réaliser que je suis à la maison. Comme un chien méfiant qui redécouvre son territoire, je parcours chaque pièce en caressant des yeux tout ce qui la meuble. Livres, bibelots, sculptures, vases, fauteuils, kilim… Ils sont imprégnés des larmes et des rires de mon existence d’avant le cancer.

Le plaid négligemment jeté sur le canapé fait surgir devant moi le visage ardent de la jeune artisane indienne rencontrée dans un village de l’Uttar Pradesh. Elle récupérait des lambeaux de saris usés pour les assembler en superbes motifs géométriques qui n’ont rien à envier aux patchworks américains. Elle les cédait pour quelques billets à qui en appréciait la rareté. Son œuvre est là, à portée de main, associée à un chapitre de vie qui m’est cher.
Chaque fois que je m’accroupis sur le tabouret en bois dont l’un des pieds sculptés représente un vigoureux pénis en érection, je revois instantanément le Casanovatabouret phallus rencontré au Mali qui me l’avait offert, de toute évidence avec des arrière-pensées libidineuses.
Il paraît que les objets inertes n’ont pas d’âme. Dans mon tiroir, une mousseline arachnéenne prouve le contraire. C’est une étole indonésienne en soie de papillon d’un jaune éclatant tissée par des doigts de fée. Il me suffit de la draper autour de mes épaules pour qu’aussitôt les zéphyrs de l’Équateur m’enveloppent du parfum exaltant des fleurs de girofle.
Et aussi la chaise longue du Corbusier, achetée dans une boutique de Saint-Germain-des-Prés grâce à un crédit gratuit. Son matelas par endroits avachi porte la trace des innombrables dimanches passés dans l’indolence à lire pour la énième fois des romans qui finissent bien.
Mon toit contient les mille tesselles qui composent la mosaïque de ma vie. En me réappropriant le passé dont mes objets usuels sont imprégnés, je retrouve mon identité, et avec elle, aplomb et combativité. Je suis vivante.

L’euphorie ne me fait pas oublier les multiples drogues à ingurgiter. Je dois aussi trouver un infirmier pour me faire tous les matins une injection d’anticoagulant et pour changer mes pansements. Keith propose de se rendre à la pharmacie pour commander les médicaments et aussi pour s’enquérir d’un infirmier. J’accepte volontiers, tant l’excitation des deux derniers jours m’a épuisée.

Keith a décrété que, après le régime carcéral de Safeau, je devais soigner la qualité de mes repas et que seuls des aliments de première qualité y seraient servis. Nous passons de nombreuses heures à concocter des menus à la fois savoureux et nutritifs. C’est une tâche facile grâce aux fruits de l’été qui s’élèvent en pyramides vitaminées sur les étals de tous les marchands de primeurs.
Pêches plates, cerises, gariguettes, melons, framboises, courgettes, batavias, daurade, sardines… ces dons de la nature défilent sur la table de ma salle à manger, dont Keith s’est improvisé l’officier de bouche.

l'importance de se nourrir sainement

Le bonheur de retrouver mon cadre familier est pourtant assombri par les incertitudes et par mon irrésolution. À la croisée de deux chemins, alors que je suis forcée de choisir, je suis comme paralysée, incapable de m’engager dans une quelconque direction.

Keith reste en retrait, sans donner son avis, sans chercher à m’influencer dans un sens ou dans l’autre. Nous savons tous les deux que la décision m’appartient, à moi seule. Je touche du doigt ce qu’est la solitude absolue, celle qui fait ployer les échines les plus vaillantes, celle qui fait fi du soutien de l’entourage.

Avant mon départ de Safeau, Antoine Espalda, le chirurgien de Beffroi qui m’avait opérée, m’avait proposé de participer à un programme expérimental baptisé « Prodige » (Partenariat de Recherche en Oncologie Digestive). Il m’avait organisé un rendez-vous avec son collègue, Noël Martial, l’un des oncologues responsables de la Recherche à Beffroi. C’est en renâclant que je m’y rends.

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Martial est un homme plutôt fluet, frisant la soixantaine mais vieilli avant l’âge. Keith chuchote dans le creux de mon oreille que c’est à force de côtoyer la détresse de personnes en sursis. C’était la conclusion que Léon Schwarzenberg, le célèbre cancérologue humaniste prématurément ridé, avait tirée dans les années 80 à cause de sa différence avec René Frydman, son ami obstétricien à l’apparence juvénile qui se consacrait uniquement à des nouveau-nés.

Martial brosse un tableau concis de l’état de la Recherche. Les résultats obtenus depuis plusieurs années avec le Folfirinox et la Gemcitabine par voie intraveineuse sont prometteurs. C’est un tirage au sort qui détermine ce que le patient recevra. Une petite opération chirurgicale est pratiquée sous anesthésie locale pour implanter sous la clavicule une « boîte » munie d’un cathéter s’enfonçant directement dans une veine cave. Une chimiothérapie complète se déroule sur six mois, sauf si des complications inattendues interdisent les perfusions. L’équipe médicale se réunirait alors pour débattre de ce qu’il convient de faire.

perfusion chimiothérapie

Il récite la liste des effets secondaires communément observés : nausées ; vomissements ; baisse des globules rouges, des globules blancs et des plaquettes ; lésions des muqueuses de la bouche ; douleurs dans les bras et les jambes ; troubles du transit ; troubles cardiaques ; et bien sûr, fatigue. Ces désagréments surviennent ou non sans que l’on comprenne pourquoi.
Comme je garde le silence, Martial me presse en arguant que les pourcentages de réussite sont plus élevés lorsque le traitement est commencé peu de temps après l’intervention chirurgicale. Je l’interroge sur les statistiques sur l’allongement de l’espérance de vie après une chimio. En vain. J’ai beau affirmer que je préfère une vie écourtée mais agréable à une vie plus longue mais rétrécie par le carcan de la chimiothérapie, je n’obtiens aucun chiffre. Pour m’inciter à signer mon accord, il précise que je serai libre d’interrompre l’expérimentation à tout moment, et il pousse vers moi les formulaires et le stylo à bille préparés d’avance. J’élude, fourre les documents dans ma serviette, promets de réfléchir et prends congé.

Je pars aussitôt à la chasse aux renseignements. Par chance, mon voisin du dessus est oncologue, et j’ai une amie psychiatre dont le père avait souffert d’un cancer aussi. Je suis stupéfaite de découvrir que des enjeux financiers faramineux se dissimulent derrière la Recherche. Je poursuis ma collecte d’informations. Dans le plateau positif de la balance, il y a le père de Keith, traité en 1992 par une association de radio-chimio ciblées, et décédé en 2012… d’un arrêt cardiaque. Dans l’autre plateau, mon amie irlandaise Kathleen qui refuse tout traitement anti-cancéreux et se contente de nourrir son âme de toutes les splendeurs de la Création.

* * *

 

Après une déprimante valse-hésitation de deux jours, je téléphone pour informer la secrétaire de Martial que je suis disposée à contribuer aux progrès de la science. Je précise que, en réalité, il s’agit pour moi d’un acte de foi, un énorme saut dans le vide, car les explications des médecins sont cruellement fragmentaires. Manque de temps ou mépris du client ? Défaut de concentration de ma part ? Je l’ignore.

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Je suis prise de vertige. Je suis consciente que je viens de me visser un boulet de canon au pied pour au moins la moitié d’une année. Je viens de renouer avec l’univers de l’hôpital, les blouses blanches, les lourdeurs administratives, les attentes interminables. Je viens de m’exposer à nouveau à la souffrance physique, à la vulnérabilité psychologique et aux doutes continuels. Je viens d’abdiquer ma volonté. Je serai un fétu de paille entre les mains de gens théoriquement compétents et fidèles au serment fait à Hippocrate. Théoriquement seulement. Cauchemardesque.

Keith s’efforce de me réconforter, mais malgré son expérience avec le cancer de son père, il lui est impossible d’anticiper les réactions de mon organisme. Bien qu’il se donne beaucoup de mal, je demeure obsédée par le trou noir que j’ai créé à mes pieds.
Et si j’avais fait le mauvais choix ?

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Enfin, un membre de l’équipe de Martial m’annonce par téléphone que je dois me tenir prête, car il est en train de m’organiser un rendez-vous urgent avec un cabinet situé à Boulogne-Billancourt pour la pose de la boîte.

Ce sera la Gemcitabine pour moi. Quelle chance ! C’est peut-être le moment de la tenter aussi au loto, moi qui ne joue pas. Je suis soulagée que la Gemcitabine ait été tirée au sort. En effet, on m’avait avertie que le protocole du Folfirinox est beaucoup plus lourd et compliqué, alors que celui de la Gemcitabine consiste en une perfusion d’une demi-heure, trois semaines consécutives suivies d’une semaine de pause.
Alea jacta est.

(Je ne m’attarde pas sur le Folfirinox, parce que des nombreux sites Internet offrent sur ce cocktail de molécules des renseignements clairs et fiables.)

 

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