Semaine 2

 

Préparatifs de guerre contre le cancer

 

guerrier et 3 crabes © Jean-Pierre Maupoint

 

Ordres et contre-ordres. Après maints coups de fils, c’est l’hôpital Beffroi et non le cabinet de Boulogne-Billancourt qui pratiquera l’implant de la « boîte ». L’appréhension m’empêche de mesurer l’ampleur de la désorganisation qui règne dans le service de Martial.

Keith est pris par un déjeuner prévu de longue date et regrette de ne pas pouvoir m’accompagner. Moi aussi, même si, paradoxalement, je suis ravie qu’il ne sacrifie rien pour moi. Son comportement à mon égard n’a pas changé. Juste un peu plus attentif à détecter un éventuel signe de fatigue. Mais il n’hésite ni à me taquiner ni à marquer sa désapprobation. Il ne nourrit aucun sentiment de pitié à mon égard, ce que j’apprécie au plus haut point, car je rejette toute forme d’aumône affective.
Je suis déterminée à fuir ceux qui manifesteraient une sollicitude sirupeuse à la moribonde que désormais ils voient en moi. Ceci s’applique aux relations mondaines comme aux membres de mon premier cercle. Mon enveloppe charnelle a été rudement secouée par la dernière intervention chirurgicale, certes. Mes structures mentales, avec leur puissance analytique et créative, sont intactes. Je suis la même femme, avec les mêmes qualités, les mêmes défauts et les mêmes idéaux.

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Chambre implantée

À Beffroi, l’intervention pour implanter la boîte se déroule sans incident. Anesthésie locale comme prévu. Ensuite, une sensation de brûlure désagréable mais supportable à l’endroit incisé, au niveau de la clavicule droite. Aucune précaution spéciale à observer, hormis l’interdiction de prendre des bains pendant onze jours. Les douches sont autorisées à condition de parfaitement sécher la peau et de changer le pansement.

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Keith n’ose plus toucher mon épaule ni même frôler mon bras droit. Il se traite de mauviette et avoue que le seul principe d’un corps étranger greffé à fleur de peau,  fût-ce une petite bille et non l’imposante boîte qu’il avait imaginée, lui fait mal physiquement.

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rat

Mon statut de rat de laboratoire a pris une dimension concrète. J’aurais préféré la périlleuse charge de goûteur d’un grand roi, me délectant de mets et de nectars exquis avant de m’effondrer, foudroyée sur place par quelque poison suave.
Malgré mes plaisanteries et mes rires, l’angoisse demeure palpable. Nous ne pouvons nous empêcher de songer à la première perfusion programmée pour la semaine prochaine ni au choc que l’organisme subira peut-être. Si la Gemcitabine, ou n’importe quelle autre molécule, détruit les cellules cancéreuses, quels autres dommages a-t-elle le pouvoir de provoquer ? Quels sont les vrais dangers encourus ? La liste des effets secondaires peut s’allonger au fur et à mesure de l’expérimentation humaine. Les chercheurs ne disposent pas du recul nécessaire pour établir de façon crédible le ratio bénéfice/risque. Les seuls chiffres publiés dans les revues savantes sont des estimations plus ou moins conformes à la réalité. Et pourtant, il faut bien que des gens comme moi consentent à se métamorphoser en cobaye pour faire avancer la science et sauver des vies humaines.

Voilà l’épée de Damoclès à laquelle j’ai décidé en toute liberté de soumettre mon existence.