Semaine 3 – Part I

 

La Gemcitabine à l’assaut du cancer

 

bastion du cancer

 

Jeudi, hôpital Beffroi, 8 heures 30, 6e étage, oncologie digestive.
C’est ce qui figure sur ma convocation. J’y suis pile à l’heure. C’est ma première passe d’armes avec le cancer. Advienne que pourra.

Keith a tenu à m’accompagner. J’avais mollement protesté parce que j’étais gênée de lui faire perdre du temps dans un lieu peu attrayant. À présent, je suis rudement contente qu’il soit là. Bien qu’il ne puisse pas me débarrasser de mon mal, sa présence bienveillante me fait chaud au cœur.

Au bout de cinquante interminables minutes à attendre dans une espèce de couloir, je suis prise en charge par une aide-soignante. Son premier geste est d’attacher un bracelet d’identité à mon poignet comme on le fait pour les nouveau-nés dans les maternités, pour être sûr de ne pas les confondre. Les chiens qu’on dépose dans les cliniques vétérinaires aussi. Cette précaution superflue m’humilie en me réduisant à l’état de créature irresponsable. Je parviens à garder mon sang-froid pendant que l’aide-soignante contrôle ma pression artérielle, le taux d’oxygène dans mon sang, mon rythme cardiaque, mon poids et ma température. J’apprends que cela s’appelle des constantes. L’aide-soignante me demande si j’ai bien posé le patch.

– Quel patch ?

– EMLA. C’est un patch anesthésiant qui doit recouvrir la cicatrice de l’implant pour que ça vous fasse pas mal.

– Personne ne m’a jamais parlé de patch.

patch anesthésiant avant perfusion chimiothérapie cancer

– Ça ne fait rien. Je vais vous le mettre. Mais la prochaine fois, il faudra le coller une heure avant. Demandez une ordonnance au médecin.

– Quel médecin ?

– Celui qui vous recevra tout à l’heure.

– Ah bon ? Je dois voir un médecin ?

– Bien sûr.

Énervement, peur, ou stress ? Peut-être la somme de ces trois facteurs. Toujours est-il que l’outil qui mesure mon pouls affiche 120.

– Je le signalerai à l’équipe médicale.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est pas sûr que vous aurez le feu vert pour la perfusion.

Elle me fait subir un interrogatoire détaillé et consigne mes réponses dans un dossier déjà épais. Rien n’est omis : antécédents médicaux, traitement en cours, situation familiale. Elle me demande :

– Monsieur est votre mari ?

Keith répond à ma place :

– Non. Je suis seulement un ami.

L’aide-soignante poursuit en s’adressant à moi :

– C’est votre personne de confiance ?

Je fais oui avec la tête.

– Alors, je coche la case « personne de confiance » pour lui ?

– Oui, puisqu’une telle case existe.

– Il me faut le nom et les coordonnées de Monsieur.

Keith épelle son identité et ses numéros de téléphone. Après les avoir fidèlement notés, l’aide-soignante nous raccompagne dans l’espèce de couloir qui sert de salle d’attente.

Elle réapparaît un grand moment plus tard en déclarant qu’elle doit revérifier les constantes. Cette fois, le pouls est redescendu à un rythme normal. Retour à la salle d’attente.

Juste quand je suis sur le point d’exploser d’impatience, une blouse blanche nous fait entrer dans un cabinet de consultation exigu.
C’est Frédéric Luquet, un interne au visage chafouin et aux cheveux gras qui semble s’ennuyer ferme. Il procède à l’examen clinique après avoir feuilleté mon dossier d’un air supérieur. Je me rassure en me convaincant que c’est la peur qui broie mes entrailles qui me rend cet homme antipathique.
Il juge mon état général satisfaisant et donne le feu vert pour la perfusion, en prenant le soin d’énumérer les différents inconvénients que la chimio peut causer. Il signe les bons de taxis pour la Sécurité sociale. Ensuite, il me prescrit de l’Oracilline à cause de l’ablation de la rate, et du Primpéran en cas de nausées, l’un des effets secondaires fréquemment constatés. Comme il a oublié les patchs EMLA, je les réclame en grommelant et en me félicitant que l’aide-soignante, elle, accomplisse son travail consciencieusement.

le cancer n'est plus une fatalité

Luquet nous envoie « patienter » dans la section réservée aux cancéreux et à leurs accompagnants, pompeusement baptisée Le cercle des familles. Une appellation trompeuse qui évoque un havre douillet propice à la détente et aux bavardages apaisants, mais qui se réduit à une prosaïque pièce rectangulaire éclairée par des néons.
Des chaises dépareillées, passablement défraîchies, et deux tables trop grandes monopolisent l’espace. Sur un guéridon coincé contre la saillie d’un pilier sont empilés des magazines, des bandes dessinées et des livres de poche. Keith les passe en revue et, ô surprise, déniche des œuvres intéressantes telles que le Clémenceau de Michel Winock et Le K de Dino Buzzati.
Une fontaine d’eau est adossée au mur du fond. Il y a aussi un évier encastré dans un placard bas qui contient des tasses jetables, des cuillers en plastique, des sachets de thé Lipton, des dosettes de sucre, des sachets d’édulcorant, et quelques galettes bretonnes. Pas de bouilloire électrique.

* * *

 

On me sert un déjeuner composé d’un poisson douteux garni de haricots verts. Je goûte et fais la grimace.

– C’est la première fois que je mange des haricots verts qui ont un goût métallique, dis-je en reprenant une bouchée de ces légumes.

– Pourquoi vous les mangez, s’ils sont infects, s’étonne Keith ?

– Pour être certaine qu’ils ont bien un goût métallique.

– Non, Angélique. Je file à la cafétéria vous acheter quelque chose d’un peu meilleur.

– C’est pas la peine, merci. Je n’ai pas très faim.

Il insiste déjà, mais une infirmière passe la tête pour annoncer que ma perfusion est prête. Keith n’est pas autorisé à m’accompagner, et c’est le ventre noué par le trac que j’emboîte le pas à l’infirmière, les mains crispées sur la provision de journaux achetés ce matin. Il est bientôt 13 heures 30. L’heure d’instiller dans mon corps la Gemcitabine qui, selon les sommités médicales les plus honorables, jugulera les velléités de résurgence du cancer.

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Gemcitabine

Dans une salle où se trouvent déjà sept autres cancéreux, l’infirmière me désigne une sorte de fauteuil incliné recouvert de papier jetable en guise de drap. Elle m’avertit que je dois faire attention parce que ce qui me sert de lit a été mal conçu, et que si je ne pose pas mes fesses exactement au milieu, ledit lit risque de se renverser, et moi avec. Je suis si atterrée que les mots se bloquent dans mon larynx. Je m’attends à tout désormais.

Par chance, l’infirmière est compétente. La maîtrise de ses gestes laisse deviner une longue expérience. Après avoir ôté le patch et désinfecté la zone tout autour, elle me « branche », en d’autres mots, elle pique dans la « chambre » de l’implant, là où est le cathéter inséré dans la veine cave. C’est par cette voie que la Gemcitabine se répandra dans mon sang. La jeune femme règle minutieusement le débit de la perfusion.

Avec une régularité de métronome, des gouttes incolores tombent une à une. Sous son apparence banale, ce liquide détient le pouvoir exorbitant de me garder ou non en vie. Dieu seul jouissait de cette prérogative. Mais la science s’est substituée à Lui et commande désormais aux trois Parques. Qui est convoquée aujourd’hui ? La fileuse Clotho qui fabrique le fil de la vie, ou l’inflexible Atropos qui le coupe ?

Ma rêverie lugubre est dérangée par l’infirmière qui me propose une couverture et m’indique la sonnette à utiliser en cas de besoin. Je marmonne vivement « tout va bien, merci » tant j’ai hâte de me retrouver seule pour surveiller la progression de la Gemcitabine dans mon corps.

 

goutte a goutte perfusion intraveineuse chimiothérapie cancerAu début, je ne ressens rien de plus qu’une piqûre ordinaire puis, à mesure que le produit se diffuse dans le thorax, une torpeur croissante, impossible à surmonter. En dépit du papier-drap qui crisse au moindre mouvement, mon fauteuil-lit est assez confortable. Cela n’atténue en rien mon sentiment d’impuissance face à l’omnipotence des blouses blanches. Je suis pieds et poings liés, dépendante de leur bon vouloir, et je dois m’efforcer de ne pas déclencher leur ire. La fatigue me submerge brutalement. Je m’endors comme une masse.
Ce n’est que lorsque résonnent les bips signalant la fin de la perfusion que je me réveille. Je suis désorientée, ne sachant pas où je suis ni pourquoi je suis là. Heureusement, quelques minutes suffisent pour que je retrouve mes esprits.
L’infirmière me «débranche », comme ils disent dans leur terminologie. Elle passe un produit désinfectant autour de l’implant et le recouvre d’un pansement léger en me recommandant de l’ôter ce soir. Il n’est pas loin de 15 heures.

Dès que je suis « libérée» – encore du jargon – je quitte mon fauteuil-lit, rajuste mes vêtements et enfile mes souliers. Tenaillée par une impérieuse soif de tendresse encore jamais éprouvée, je me dépêche de rejoindre Keith.

Il est là. Il m’attend, patient et calme, absorbé par la lecture de Clémenceau. Je l’appelle.
Il lève sur moi des yeux ahuris et s’écrie :

– Mais vous pétez le feu ! C’est la Gemcitabine qui vous fait cet effet ?

Je souris sans répondre. Comment expliquer que malgré l’éreintement, une force inouïe, tapie quelque part au fond de moi, me donne l’envie de renverser des montagnes.
Après cette première perfusion, la Gemcitabine a perdu son visage menaçant. Les craintes ressassées pendant ces derniers jours étaient donc infondées, et le tunnel obscur dans lequel je me suis aventurée débouche sur une issue lumineuse. Une sève chimique (alchimique ?) peut faire éclore des bourgeons et redonner sa verdeur au rameau en train de s’étioler. J’ai fait le bon choix. Quel prodigieux soulagement !

 

sortie du tunnel du cancer

 

Faire la queue au guichet concerné pour commander un taxi. Attendre qu’il vienne jusqu’à nous. Subir les encombrements de la circulation parisienne. Il est 17 heures quand nous parvenons enfin chez moi. Nous en étions partis à 7 heures 45 ce matin.

Je ne l’ai pas encore intégré dans mes schémas intellectuels, mais quand la maladie frappe au point de nous contraindre à fréquenter les hôpitaux, surtout quand il s’agit de cancer, il est vain de décompter les heures, car l’horloge qui les égrène glisse soudain dans une dimension inconnue de l’univers des bien-portants, hier encore mon univers.

 

le temps coule lentement avec le cancer