Semaine 4 – Part III

 

la Faucheuse wall.alphacoders.com 282973 cropped

 

J+3

 

À mon réveil, la place qu’occupait Keith dans mon lit est vide. Aurais-je rêvé ? Non, car le creux que sa tête a laissé dans l’oreiller le prouve. De plus, les draps ont conservé une imperceptible odeur d’agrumes, de lavande et de romarin. Probablement de l’eau de cologne du coq de Guerlain. Pourquoi Keith est-il parti si tôt un dimanche matin ? Je me surprends à le regretter. Sur la table de nuit, il a griffonné un mot. Prenez tout de suite un comprimé de Doliprane et d’Oracilline. Alors que j’aurais envie de ressasser tranquillement les événements de la nuit, je dois vite faire ma toilette pour être prête quand l’infirmier arrivera. On sonne à la porte, justement. C’est lui, et aussi Keith, qui revient de la boulangerie. Chic alors !

Piqûre d’anticoagulant. Soins de la cicatrice.

Dès que Ananas sculpté chez Dom croppedl’infirmier a terminé, Keith et moi nous installons devant le petit déjeuner roboratif qu’il nous a préparé : thé vert, œufs à la coque, tartines beurrées, beaufort, brioches, sirop d’érable, ananas « Pain de sucre ». Keith l’a épluché et sculpté à la mode de son pays. Un régal pour les yeux autant que pour les papilles gustatives, même si je n’ai pas vraiment faim. Je découvre avec plaisir cette variété d’ananas qui se répand comme du miel liquide dans ma gorge sous l’œil satisfait de mon chevalier servant.

Embarras ? Pudeur ? Regret ? Ni lui ni moi ne mentionnons que nous avons partagé la même couche. Il ignore que j’ai surpris la confession de son inclination pour moi. Il est peut-être choqué qu’une femme sexagénaire, malade de surcroît, lui ait fait des avances si directes. Il éprouve peut-être un vif mépris à mon égard, car en Asie, l’homme doit prendre l’initiative, et la femme doit se faire désirer. Tout manquement à ce code est condamnable et condamné. Oui, même s’il n’en laisse rien paraître, il est certainement heurté par ma conduite déplacée. Les nombreuses années qu’il a passées en Occident n’ont pas modifié son approche rigide des relations entre personnes de sexe opposé. Il est secret et évoque rarement sa vie privée. C’est par une indiscrétion d’un de ses anciens collègues de l’Unesco que j’ai appris qu’il avait rompu avec sa fille parce qu’elle avait eu un comportement amoral. Après un mariage d’intérêt, non contente de tromper son mari qui l’entretenait sur un grand pied, elle avait puisé sans vergogne dans le compte bancaire de son mari pour offrir des cadeaux dispendieux à son amant et pour se payer avec lui des escapades luxueuses à Saint Bart et ailleurs.

St Barth france.fr

Puisque Keith avait été intransigeant avec sa propre fille, il y a peu de chance pour qu’il soit indulgent avec moi, moi qui me suis jetée à sa tête. Si seulement il abordait ce sujet, je pourrais expliquer que face à l’imminence de la mort je me suis agrippée à la formidable énergie vitale qu’il exsude. Ou que la chaleur de son corps aurait atténué la froide morsure de la Faucheuse. Ou avouer que je sais qu’il m’aime. Ou n’importe quoi d’autre pour regagner son estime. Hélas, il fait comme si nous n’avions pas dormi côte à côte. Alors, je me tais de peur d’aggraver mon cas.
Impossible de deviner ce qui se déroule derrière le masque de sa placidité. On dit que les yeux sont le miroir de l’âme. Pourtant, j’ai beau sonder ses prunelles, je ne trouve rien hormis la souriante affabilité à laquelle il m’a habituée. Aucune trace de l’homme éperdu qui, il y a moins de 24 heures, assurait que je ne pouvais pas mourir en le laissant derrière moi. Celui qui, à genoux contre mon canapé, priait avec exaltation les dieux de l’univers de me garder en vie. Les émotions extrêmes peuvent donc se dissimuler sous un visage placide…

– Vous paraissez bien songeuse, Angélique.

– J’essaie de comprendre pourquoi vous êtes si gentil avec moi.

Au lieu de saisir la perche que je lui tends, il élude en riant.

– Parce que vous êtes malade, parce que nous sommes amis, parce que je suis… gentil. Et aussi parce que je suis curieux de connaître votre température.

Le thermomètre affiche 38°. Nous convenons qu’il est préférable que je garde le lit.
Keith part en ayant soin de me recommander de ne pas sauter le repas de midi. Il a prévu du saumon froid, un avocat et des pêches, un menu facile à préparer même si je ne suis pas vaillante.

– Vous êtes un ange pour moi, lui dis-je en guise de remerciement.

– C’est vous, l’ange, puisque c’est ce que votre prénom proclame.

– Alors, vous êtes un archange.

– Oui, si cela vous amuse, mais il faut vous reposer à présent. Vous m’appellerez pour me tenir au courant.

 

* * *

 

En fin d’après-midi, la fièvre remonte à 39°. J’ai prévu de n’en rien dire à Keith pour qu’il ne se sente pas obligé de s’occuper de moi encore. Mais il passe dîner pour être certain que je n’oublierai pas l’Oracilline. Comme il constate que je suis frissonnante et fiévreuse, il décide de rester bien que je lui dise que je me sens beaucoup mieux qu’hier.

Contrairement à la nuit dernière, quand il vient à mon chevet, je ne l’attire pas dans mon lit. Il ne fait pas un geste pour se glisser dans les draps et retourne sagement s’installer sur le canapé.

 

pillows achooallergy.com coyuchi-sheets-white

 

 

 

Laisser un commentaire