Semaine 4 – Part I

 

 

couloir du service d'oncologie digestive

 

Vendredi, 9 heures 30. Seconde visite à Beffroi.

C’est plus fort que moi. Dès que j’ai posé le bout d’un orteil dans le hall de Beffroi, l’angoisse monte en moi sans raison. Le scénario qui se prépare est pourtant prévisible : Attente dans le couloir d’abord. Prise des constantes. Attente à nouveau. Examen clinique. Attente encore, dans la Salle des familles. Plateau-repas peu ragoûtant. Attente toujours. Perfusion.

fidélité dévouement Labrador

Fidèle comme un toutou, mon bon vieux Keith est à mes côtés Il y a aussi Césarina, l’une de ses amies qui a accepté de nous accompagner en voiture. Keith voulait éviter le brouillamini administratif de la semaine dernière quand il avait fallu commander un taxi pour rentrer chez moi. Il pense aussi que le tic-tac des pendules de Chronos sera moins pesant à trois.

Hélas, cela ne change pas grand-chose pour moi. Je ne participe pas à leur bavardage. La banquette est inconfortable. Je suis mal. Ma gorge est nouée. Mes jambes s’ankylosent. L’air se fraye péniblement un chemin jusqu’à mes poumons. Un serpent vert aux écailles acérées s’amuse à labourer mes boyaux avec une lenteur infinie et distille une bave caustique dans mon abdomen. Mais le vert n’est-il pas la couleur de l’espoir ?

angoisse

Comme enseigné dans les cours de méditation, je respire profondément en visualisant des images sereines, celles de l’époque insouciante où le cancer ne me vampirisait pas. Je me raccroche aussi à des détails prosaïques comme par exemple d’avoir collé ce matin le patch EMLA pour que l’aide-soignante n’ait rien à me reprocher.

* * *

Les consultations sont assurées par Edna Milescu, une cancérologue roumaine d’une cinquantaine d’années aux prunelles sombres à moitié cachées sous une épaisse frange noire. Le sourire crispé, la démarche chaloupée sous sa blouse blanche, elle nous précède jusqu’à une salle d’examen mais rebrousse chemin avec agacement parce que la pièce n’est pas libre. Elle tente une autre porte. Là encore, quelqu’un l’occupe déjà. D’une voix blasée, elle s’excuse de nous emmener dans un lieu non conçu pour recevoir les patients. C’est une sorte de réduit qui a dû être un laboratoire d’analyse et qui ne peut pas contenir quatre personnes. Heureusement, Césarina s’est absentée pour nous acheter des cafés.

Comme il n’y a que deux chaises, Keith reste debout sur le seuil.

– Non, proteste la médecin. On se serrera un peu. Je vais chercher un autre siège.

Elle passe outre la galanterie de Keith, sort en trombe et réapparaît avec un tabouret de bar. Elle le garde pour elle et nous offre les chaises en face d’elle, de l’autre côté de la paillasse carrelée qu’elle dépoussière sommairement avant d’y poser ce qui est probablement mon dossier.

– Excusez-moi un petit instant, jette-t-elle en disparaissant à nouveau. Je vais chercher des « bi-zones ».

– Késako, murmure Keith ?

– Pas la moindre idée.

Milescu revient avec des ordonnances utilisées pour les gens comme moi, catalogués « Affection de longue durée », pris en charge à 100% par la Sécurité sociale.
Elle se juche sur son tabouret haut, un pied à terre, l’autre coincé derrière un genou, ce qui entr’ouvre les pans de son uniforme jusqu’à mi-cuisses. Dans l’angle où Keith se trouve, un peu décalé par rapport à moi, il l’a sûrement remarqué. Le galbe des jambes doit lui plaire, car son regard s’y attarde. Il lance un trait d’humour :

– Pour devenir un bon praticien hospitalier, en plus de la quinzaine d’années passées à potasser des traités de médecine, il faut aussi apprendre à transporter des meubles, à faire le coursier, et à épousseter.

Une étincelle mi-étonnée, mi-amusée dans les yeux, la blouse blanche se laisse aller à rire. Elle apprécie la diversion qui, l’espace de quelques secondes, chasse l’obsession de la maladie. Dans l’antichambre de la mort où les cancérologues exercent leur métier difficile et parfois frustrant, les malades sont rarement d’humeur badine. Milescu saisit la balle au bond et renchérit :

– Eh oui ! Crise financière, politique d’austérité. Les restrictions budgétaires se suivent et se ressemblent. Vous ne soupçonnez pas les milles choses qui ne relèvent pas de la médecine et que je dois me coltiner…

Keith a brisé la glace, et j’en suis ravie. Sous l’armure de la blouse blanche, il y a donc un être humain qui, bien que supérieur par son savoir, n’en est pas moins en butte aux contingences matérielles et aux même émotions que nous, les cancéreux. Quel chagrin l’a poussée à quitter la Roumanie ? Est-elle satisfaite d’être en France ? Elle ne porte pas d’alliance. Elle est peut-être divorcée, ou veuve, avec des parents à charge et des enfants à élever.

La voix feutrée de la Roumaine me tire de ma rêverie. Elle a achevé la lecture de mes antécédents, et déroule la liste des points à vérifier selon un schéma préétabli. Comment ça va ? Ça va. Maux de tête ? Non. Nausées, vomissements ? Non. Fièvre ? Non. Problèmes de transit ? Non. Difficultés particulières ? Oui, des douleurs dans les jambes, mais rien de catastrophique.
Puis, abruptement :

– Vous vous nourrissez correctement ?

– Oui.

Keith esquisse une mimique dubitative qui n’échappe pas à Milescu.

– Vous n’êtes pas d’accord, Monsieur ? demande-t-elle en se tournant vers lui.

– Pas vraiment, avoue Keith.

– Cela ne m’étonne pas !

Keith l’interroge à son tour.

– Pourquoi ?

– Parce que j’ai sous les yeux le bilan sanguin de Madame Raine. Je constate qu’elle est à la limite de la dénutrition. Or, pour lutter contre le cancer, l’organisme a besoin de s’alimenter convenablement et…

– Je vous assure que je mange !

Sans tenir compte de ma protestation, Milescu poursuit sur un ton sans réplique.

– L’alimentation joue un rôle particulièrement important à cause de la chimio. Nous avons ici une nutritionniste spécialisée dans le cancer du pancréas. Elle vous expliquera quelles sont les habitudes à adopter et celles qui sont à éviter. En attendant, je vous prescris des compléments alimentaires. Il faudrait les commencer tout de suite.

– Bien.

Alors que Milescu attrape son ordonnancier, Keith se risque :

– J’aimerais connaître votre avis, Docteur. La semaine dernière, l’interne qui a reçu Mme Raine a prescrit à la fois du Primpéran et du Modopar. Selon le pharmacien qui a exécuté l’ordonnance, il existe une contre-indication majeure entre ces deux spécialités. J’aimerais connaître votre avis.

Milescu esquisse une moue perplexe et attrape son Vidal, la Bible des médicaments. Le fait qu’elle ne dissimule pas son ignorance est une merveilleuse surprise. Au lieu de juger que la question de Keith est idiote a priori, elle vérifie le bien-fondé d’une bévue pourtant invraisemblable, mue par son humilité intellectuelle. Ce trait de caractère est pour moi une qualité propre aux bons médecins.

– Effectivement, il y a eu une erreur, concède-t-elle. Mais l’ordonnance de Mme Raine est tellement longue que parfois…

Son réflexe de défendre un collègue, fût-il un débutant me la rend encore plus sympathique. Néanmoins, tout se raidit en moi, car je redoute que l’échange ne tourne au vinaigre. Mon état de santé dépend de son bon vouloir, et je ne veux pas qu’elle me prenne en grippe. Comme s’il avait été doué de télépathie, Keith coupe court avec un sourire velouté et une diplomatie suave typiquement asiatiques.

– Peu importe, Docteur. Je ne veux pointer personne du doigt. J’avais juste besoin d’en avoir le cœur net, parce que j’ai promis aux pharmaciens que je les tiendrais au courant. Il n’y a eu aucun problème, puisque par chance Mme Raine n’a pas eu de nausées. Si vous me permettez d’abuser de votre patience, j’ajouterai qu’il serait peut-être serait-il utile que tous les médecins ici soient avertis des contre-indications du Primpéran.

– Je compte le mentionner à la prochaine réunion de staff.

Elle épluche l’ordonnance dont la copie est classée dans mon dossier.

– Puisque vous n’avez pas fait de température, vous arrêterez l’Oracilline demain.

– Bien.

– Comme il n’y a aucun souci majeur, je donne le feu vert pour votre perfusion. Je vous envoie la nutritionniste… Et voici votre prochain rendez-vous. Jeudi prochain, même heure.

Tout en se dirigeant vers la porte, elle me tend une liasse de papiers : bi-zone, bons de taxi, convocation. Keith obstrue l’accès à la porte pour retenir Milescu. Il la remercie avec effusion pour la qualité de son écoute et pour son ouverture d’esprit. Elle est un peu gênée mais visiblement flattée.

– C’est normal, balbutie-t-elle. Je ne fais que mon travail.

– Oui, et vous le faites parfaitement bien. C’est extrêmement réconfortant dans des situations particulières comme celle de Mme Raine… J’ai une faveur à vous demander.

– Oui ?

– Si vous êtes là la semaine prochaine, Mme Raine voudrait que ce soit vous qui la receviez.

– Oui, je serai là.

– Quelle joie ! Vous ne partez pas en vacances ?

– En septembre seulement.

– Vous avez bien raison. Paris est tellement agréable en juillet ! À la semaine prochaine, alors ?

– Oui. À la semaine prochaine.

Keith s’efface pour nous laisser passer. Il est très satisfait de lui. Moi aussi.

 

* * *

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Comme la semaine dernière, nous attendons dans la Salle des familles. Césarina est là avec des cafés refroidis. Comme la semaine dernière, une aide-soignante apporte un plateau-repas qui couperait l’appétit aux ogres les plus affamés. Aujourd’hui, c’est une tranche de jambon luisante d’humidité, d’une consistance spongieuse. Tout en levant une main pour me retenir, Keith sort d’un petit fourre-tout des sandwiches protégés par du papier sulfurisé et roulés dans un linge basque. À la manière d’un marchand ambulant vantant sa marchandise, il énumère ce qu’il nous a préparé.

– Pain complet beurré à la moutarde à l’estragon. Jambon cru-laitue. Ou thon-caprons. Ou Beaufort-cornichons Malossol. Tout frais confectionnés à l’aube par mes jaunes mains…

Césarina mord à belles dents dans les sandwiches, qu’elle trouve délicieux. J’abonde dans son sens, mais Keith n’est pas dupe et secoue la tête avec une mine désolée. Je tente en vain de le rassurer.

– Ce n’est pas parce que ce n’est pas bon. C’est seulement que je n’ai pas faim.

– Pauvre Angélique ! Je me rends bien compte que vous vous forcez à avaler…

– C’est exactement ce qu’il faut faire, s’exclame une jeune femme qui vient d’entrer… Permettez-moi de me présenter. Je suis Leila Zoran, la nutritionniste. Le docteur Milescu m’envoie pour que nous voyions comment améliorer votre appétit et mieux lutter contre les inconvénients de la chimio.

Je charge Keith d’écouter les conseils de la nutritionniste, car une infirmière m’annonce que ma perfusion est prête. Je délaisse mon en-cas à peine entamé et, comme la semaine dernière, je suis l’infirmière jusqu’à la salle des traitements.

 

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Même fauteuil-lit, même procédure. Décollage du patch, désinfection, branchement. Goutte à goutte. Brutale plongée au royaume de Morphée. Réveil au son des bips. Désorientation et épuisement. Débranchement. Besoin viscéral de tendresse.

Tout se déroule comme lors de la première séance de Gemcitabine. Sauf que j’ai moins peur, et que la présence de Césarina m’aide à réprimer l’élan affectueux qui me pousse vers Keith.

Je dois paraître particulièrement fatigué, car pendant le trajet de retour, Keith pose un doigt sur ses lèvres fermées pour que Césarina cesse son babil, ce qu’elle fait avec un sourire complice. J’ignore la nature exacte de leurs relations. Ils semblent en tout cas très proches. Peut-être que nos amis communs qui soupçonnent Césarina d’être amoureuse de Keith ont raison. Quoiqu’il en soit, je suis bien contente d’avoir à mes côtés deux amis aussi dévoués.

 

* * *

 

Arrivés devant ma porte, Keith exige d’aller à la pharmacie commander les compléments alimentaires. Césarina propose de l’attendre pour le raccompagner ensuite chez lui, mais il décline en expliquant qu’il a prévu de dîner avec un ami dans le quartier.

Il revient avec une soupe de légumes achetée chez le traiteur du coin.

– Il vous suffit de la réchauffer à feu doux pendant trois ou quatre minutes. J’ai pris du fromage de brebis aussi. Il reste des pêches et des cerises.

– C’est parfait… Comment vous remercier ?

– En me promettant de faire un effort pour manger. Je vous laisse tranquille ce soir, mais demain, je vous raconterai ce que la nutritionniste m’a expliqué.

– Promis !

– J’apporterai ce qu’il faudra pour notre déjeuner. Surtout, ne faites pas de courses, parce que vous ne savez pas quels produits acheter. À demain.

 

fruits and cheese semaine 4.1