Semaine 4 – Part II

Thanatos et Éros

 

Eros et Thanatos

Hans Sebald Beham – La mort et le couple

 

J+1

C’est peut-être une illusion, mais je me sens plus faible que la semaine dernière. Je suis soulagée que Keith ait proposé de se charger des courses, car je n’en ai pas le courage.

Il arrive un peu avant midi, le cabas débordant de provisions, et entreprend de m’expliquer les principes nutritionnels prescrits hier. Il s’agit en réalité de conseils de bon sens. Je dois avoir une alimentation équilibrée, privilégier les fruits, les légumes et les poissons, l’huile d’olive et un mélange de quatre huiles, consommer le beurre frais, limiter la viande rouge à deux fois par semaine, et éviter les fritures. Bien sûr, boire 1 litre ½ d’eau, de la Badoit dans mon cas. Les étagères de la cuisine commencent à ressembler aux rayons d’une épicerie fine.
Tout en parlant, il prépare notre déjeuner. Filet de daurade saupoudré de curcuma, de persil et d’ail fraîchement hachés. Haricots verts vinaigrette. Fromages. Melon de Cavaillon. Il nous sert des petites portions joliment présentées dans de grandes assiettes en espérant flatter mon appétit. Ses attentions me vont droit au cœur. Les arômes qui s’échappent de la cuisine sont de bon augure, mais je n’ai pas faim.
Pour que les efforts du pauvre Keith ne soient pas complètement perdus, j’avale quelques bouchées. Le Pouilly Fuissé bien froid m’est d’un grand secours. Keith n’insiste pas et dessert la table avec résignation.

 

J+ 2

J’ai invité le fils d’un ami à déjeuner dans un restaurant de tapas dans le Marais. Après notre repas, tout ce qui m’entoure paraît tanguer autour de moi. Pourtant, je n’ai pas bu plus que de raison. Au lieu de rentrer en bus comme j’en avais l’intention, je hèle un taxi.

À peine arrivée chez moi, je suis prise de frissons. J’ai l’impression que j’ai de la fièvre. Le thermomètre est à sa place, dans l’armoire à pharmacie. Je le secoue si brutalement que je le casse.

Je me rends à ma pharmacie habituelle pour en acheter un autre. Le pharmacien me demande si je vais bien. Je réponds que oui, que j’ai besoin d’un thermomètre, car j’ai peut-être de la fièvre. Il me fixe d’un drôle d’air et finit par me proposer de m’appeler un taxi pour que je me fasse conduire aux urgences. Ce mot me fait prendre mes jambes à mon cou. Heureusement, il y a une autre pharmacie une quarantaine de mètres plus loin. La pharmacienne ne me connaît pas et me vend ce que je lui demande, un thermomètre frontal infrarouge hyper sophistiqué.

Je me sens de plus en plus lasse. Je me dirige vers la maison en regardant là où je pose chaque pied pour éviter un faux pas. J’avais promis à Keith que je ne commettrais pas d’imprudence. Justement, au coin de ma rue, je crois reconnaître sa silhouette. Impossible. Que ferait-il là ? Il n’est pas prévu qu’il vienne aujourd’hui. C’est sûrement un mirage créé par la fièvre qui commence à envahir mon cerveau. C’est sûrement parce que je viens de penser à lui que mon imagination me joue des tours. Non. C’est bien Keith. Il accourt à ma rencontre.

– Angélique ! J’étais fou d’inquiétude. Pourquoi n’avez-vous pas répondu à mes coups de fil ?

– J’ai oublié mon portable à la maison…

Nous marchons à petits pas lents. Je suis éreintée. Soudain mes jambes sont engluées dans un épais magma qui me contraint à déployer des efforts surhumains pour avancer. Heureusement, nous ne sommes pas loin. Avec beaucoup de mal, je réussis à faire tourner la clé dans la serrure de la porte d’entrée. Keith me conduit jusqu’au salon et m’aide à m’étendre sur le canapé. Il inaugure mon magnifique thermomètre. J’entends Keith annoncer « 42 degrés » à travers une bulle assourdissante surgie de je ne sais où. Puis des bribes d’une conversation téléphonique haletante provenant de la pièce voisine.

– C’est hyper sympa de votre part, Alain… Je savais bien que vous voleriez à mon secours… Je n’ai aucune idée de ce qu’il faut faire pour déclarer le décès. Je suppose qu’il faut appeler la police ou aller au commissariat… Non, inutile de vous déranger maintenant. Je vous appellerai en cas de malheur… Oui, vous avez raison, je m’affole certainement pour rien… Inutile de bouleverser vos projets parce que je suis une nature anxieuse. N’y pensez plus, et amusez-vous bien à votre soirée salsa. Mais gardez votre portable à portée de la main, n’est-ce pas… Merci infiniment. Vous êtes un chic type.

Mon état est donc sérieux au point que Keith envisage le pire et demande à son ami Alain de lui prêter main-forte si…
Tout s’embrume. Je grelotte de froid. Je glisse dans une apathie cotonneuse qui pourrait tenir de la narcose.

* * *

J’émerge. Je transpire. Quelqu’un a étendu une couverture en laine et un édredon sur moi. Mes tympans sont emplis d’un étrange bourdonnement, une psalmodie murmurée par une voix qui devient peu à peu familière, celle de Keith. Il est assis par terre à même le tapis, à moitié recroquevillé contre le canapé, ses cheveux aile de corbeau frôlant ma joue rougie par la fièvre.

– Accrochez-vous, Angélique. Votre température baissera dès que le Doliprane commencera à agir. Vous ne pouvez pas partir. Pas après tout ce que vous avez enduré. Vous avez tant de cran, ma chère amie. Tenez bon… Je serai là pour vous aider à braver les intempéries… Vous avez une force de caractère fabuleuse. Votre âme est belle, et je l’aime. Vous n’avez pas le droit de mourir. Vous n’avez pas le droit de me laisser derrière vous, car je vous aime.

Cet aveu me fait sursauter. Keith s’en aperçoit. Il se redresse pour me parler.

– Ça va mieux, Angélique ?

Mon semi-coma s’est tout à fait dissipé. Pourtant, je ne réponds pas. Je suis vaguement embarrassée, mais la curiosité l’emporte sur le scrupule. Je reste coite. Keith croit que je suis toujours assoupie et poursuit son soliloque. Le spectre de la mort susciterait-il toujours une pulsion de vie qui se traduit ici par une déclaration d’amour ?

– Dormez, ma très chère Angélique. Reprenez des forces pour vaincre cette saleté de fièvre… Je ne vous l’avais pas dit parce que je ne savais pas comment vous réagiriez, mais j’ai analysé votre ciel astrologique. Il est vrai que vous traversez un cap difficile parce que votre Soleil reçoit un carré de Jupiter. Mais le 11 août, il entrera en Vierge et formera un sextile, un angle de 60°, avec votre signe solaire. Jupiter récompensera vos efforts et vous protégera. Quant à moi, je ne tremblerai plus pour votre vie. Vous voyez, vous devez tenir le coup encore deux semaines et trois jours… Seulement deux semaines et trois jours… J’invoque au-dessus de votre tête tous les dieux, ceux de votre pays et ceux du mien. Que les divinités des huit points cardinaux s’unissent pour vous insuffler l’énergie nécessaire pour résister à ce qui provoque l’accès fièvre. Qu’elles vous ouvrent le chemin vers la guérison totale…

C’en est trop. J’ai honte d’avoir surpris son secret et découvert la ferveur de ses incantations. Je n’ai pas le droit de feindre de dormir plus longtemps. J’ouvre les paupières.

– Quelle heure est-il ?

– Ah, vous êtes réveillée… Il est presque 19 heures.

Il pose sa paume sur mon front.

– On dirait que vous avez moins de température… Ne bougez pas. Je vous apporte de l’eau.

Il revient avec un verre de Badoit que je bois à petites gorgées.

– Pourquoi ma chemise est mouillée ?

– Parce que je vous ai fait avaler à la cuiller un cocktail de Doliprane et d’Oracilline que j’ai réduit en poudre et mélangé à de l’eau. J’ai dû en renverser un peu.

– De l’Oracilline ?

– Oui. La cancérologue roumaine a dit de l’arrêter. Mais le cathéter de la chambre implantée dans votre torse plonge directement dans le cœur. Pour vous, une infection représente un danger mortel… C’est le week-end, et il est tard. Puisque vous refusez d’aller aux urgences, il ne faut pas accumuler les risques. Nous aviserons demain matin.

– Je vous ai entendu téléphoner à Alain. Si cela peut vous rasséréner, je n’ai pas peur de mourir.

– Il n’est pas question de mourir mais de surveiller votre température.

Elle est tombée à 39°, pas assez selon Keith qui décrète qu’il restera avec moi cette nuit. Je proteste pour la forme, sans insister, car au fond, je suis bien contente de ne pas rester seule. Il nous improvise un dîner composé d’une soupe de concombres froide, de fromage de brebis et de melon, le tout arrosé de deux verres remplis à ras bord de Malbec, château Lagrézette. Je mange peu, suffisamment en tout cas pour faire naître une lueur de contentement dans les prunelles de Keith.

* * *

Chaleur humaine ? Nourritures terrestres ? Je suis revigorée. Je propose d’ouvrir le canapé-lit, qui cache un sommier à lattes et un matelas très confortables, mais Keith refuse en assurant qu’il sera très à l’aise sur les coussins du canapé. Il a besoin seulement d’une paire de draps et de quelque chose qui ressemble à une chemise de grand-père. Je fouille fébrilement mes placards. Pas de problème pour les draps, mais je ne trouve rien de correct qui pourrait servir de pyjama.

– Je n’ai qu’une djellaba que j’utilise parfois en pardessus. Elle est grande et devrait vous aller. Mais elle n’est pas repassée. Est-ce que ça ira quand même ?

– Bien sûr que ça ira ! Est-ce que vous ne pensez pas qu’avec 39 de fièvre, un cancer du pancréas et une chimio dans le sang, vous devriez avoir d’autres préoccupations ? Vous êtes incroyable ! Vous affirmez que vous êtes prête à traverser le Styx avec sérénité, et vous vous tourmentez pour quelques plis sur une djellaba…

Il a le dos tourné, mais sa voix trahit des émotions mal contenues, à la fois sidération, exaltation, et déférence. Je persiste.

– Je suis ennuyée. J’aurais pu la repasser, mais je ne sais pas où la femme de ménage a rangé le fer. Enfin c’est-à-dire que…

– Stop, coupe-t-il sur un ton affermi. Je nous prépare une infusion de camomille. Pendant ce temps, tâchez de trouver le sifflet d’arbitre que je vous avais apporté le mois dernier. Je voudrais que vous le rangiez sur votre table de chevet et que vous l’utilisiez pour m’alerter si vous allez mal cette nuit. Nous laisserons la porte du salon entrebâillée afin d’être sûrs que je vous entendrai. D’accord ?

Bien sûr que je suis d’accord. Je n’ai ni la force ni l’envie de le contredire.

Après avoir siroté notre infusion, Keith prend à nouveau ma température. Un tout petit peu moins de 39. Il me donne un Doliprane, puis nous partons nous coucher chacun de notre côté. Je m’endors comme une masse, parcourue de frissons de fièvre, mais heureuse de savoir que quelqu’un veille sur moi juste à côté.

Toutes les heures ou presque, Keith vient à mon chevet sur la pointe des pieds s’assurer que tout va bien. Il se déplace comme un chat, sans bruit, et seules mes facultés sensorielles aiguisées par la maladie me permettent de sentir sa présence. Dans ma djellaba, il ressemble à un prince indien.

* * *

Il est penché au-dessus de mon visage. Il parle à voix basse.

– Je suis là, Angélique. Qu’y-a-t-il ? De quoi avez-vous besoin ? Avez-vous mal ?

Depuis les confins du royaume de Morphée, je balbutie.

– Non.

– Pourquoi m’avez-vous appelé ?

– Non.

Sans ajouter un seul mot, je l’enlace de mes deux bras et le tire vers moi pour le faire tomber sur le lit. Il se glisse sous les draps, tout contre moi, en déposant un chaste baiser sur mes yeux.

– Je reste là, mais je m’éloigne un peu de vous, parce que votre fièvre me tient trop chaud, explique-t-il d’une voix rieuse. Il faut vous rendormir vite. À quelle heure l’infirmier vient demain pour votre piqûre ?

– 8 heures 30.

– Dormez bien.

– Oui. Vous aussi.

 

astrologie les sept planètes

Hans Sebald Beham – Jupiter

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